JEAN-BAPTISTE BERNADET



   
 
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INTERVIEW 2009
(Semaines n° 14)
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Une peinture, disons, expressive… 
Entretien avec Clément Dirié

Winter for A Year et A Total Eclipse of The Heart sont les titres romanesques de deux expositions de Jean-Baptiste Bernadet, présentées dans le Project-Room de la galerie Les Filles du Calvaire, Bruxelles, et à la galerie Xprssns, Hambourg, durant l’hiver 2008-2009.

Présentant un ensemble de toiles et de sculptures récentes et plus anciennes, représentatives de la multiplicité des approches de la peinture dans le travail de Jean-Baptiste Bernadet, ces expositions offrent l’occasion de poser quelques questions au peintre, né en 1978 à Paris et installé à Bruxelles depuis 2000.
Verbatim d’un artiste autour de ses œuvres récentes, de sa conception de la peinture et de son « métier » de peintre.


Clément Dirié : Depuis quand peut-on dire que tu peins sérieusement ? Quel regard portes-tu sur ta formation en école d’art ?

Jean-Baptiste Bernadet : Sérieusement, depuis la fin de mes études en 2003. Aux Beaux-Arts, j’étais très sensible aux réactions de mes collègues et enseignants. J’acceptais assez mal les critiques et j’avais développé ce que j’appellerais aujourd’hui un héroïsme du peintre mal placé. Je cherchais à démontrer que j’étais absolument peintre par une surproduction très dépensière. Avec le recul, je m’aperçois que mon attitude relevait presque de la performance. Ce n’est qu’ensuite que j’ai vraiment eu l’impression d’apprendre quelque chose, grâce à des échanges avec des aînés comme Xavier Noiret-Thomé et Robert Suermondt.
Néanmoins, j’y ai appris que l’art était un travail et pas seulement l’expression de sentiments.



CD : Y a-t-il un moment où tu as tout arrêté pour recommencer à zéro ? Ton œuvre se déploie-t-elle de façon harmonieuse ou par à-coups ?

JBB : Je n’ai jamais arrêté de peindre mais les ruptures sont permanentes dans mon travail. J’ai souvent l’impression de tout devoir recommencer à chaque interruption. J’ai très vite accepté de partager mon temps entre l’atelier et d’autres activités (scénographe pour une compagnie de danse contemporaine, montage d’expositions), ce qui a pour effet de fragmenter mon temps de travail. C’est assez dur à gérer mais cette fragmentation permet de répondre à mon besoin de m’aérer. Grâce au spectacle vivant, j’ai aussi beaucoup appris sur la distanciation qui m’y apparaît nécessaire, contrairement à ce que je faisais en peinture.

CD : Avec quel tableau t’es-tu dit que tu tenais quelque chose ? Est-ce que certaines toiles marquent des tournants dans ta pratique ?

JBB : Ce sentiment de satisfaction existe le plus souvent dans l’instant de la réalisation mais s’avère faux avec le temps. Je peux quitter l’atelier très satisfait et le lendemain, quand j’y retourne, je me rends compte que rien ne s’est passé, ou pire, que j’ai détruit ce que j’étais en train de faire. En revanche, des mois après sa réalisation, émerge parfois un tableau qui me semble très bon, tellement bon que j’ai l’impression de ne pas l’avoir fait moi-même. C’est souvent un tableau qui est arrivé dans la courbe de la production habituelle, par accident, lorsque je me suis autorisé des divagations sans calcul. Évidemment, je ne peux pas multiplier ce geste. Ce que je peux seulement faire, c’est l’intégrer comme un nouvel outil quand je le redécouvre.
C’est comme cela que je peux trouver des balises mais ce sentiment ne se présente que deux ou trois fois par an.

CD : Où situes-tu ta peinture dans le vieux débat entre abstraction et figuration ?

JBB : C’est peut-être un raisonnement erroné de ma part mais je ne comprends pas pourquoi on continue à faire cette distinction chaque fois qu’il s’agit de peinture. C’est pour moi un faux débat ; l’enjeu de la peinture ou de l’art ne se situe pas là mais exactement ailleurs. C’est ce genre de distinction (par exemple, la querelle de la couleur et du dessin au XVIIe siècle) qui mène au maniérisme et à l’académisme, à un art artificiel qui ne se préoccupe plus que de démontrer quelque chose.
À la limite, je peux me dire proche de l’idée d’art concret, non selon la démarche de Kandinsky qui l’a transformé en « abstrait » et en a fait une religion, mais en considérant ce qu’une ligne, une couleur, une forme, une lettre ont de concret, de réel, n’étant donc ni abstrait, ni figuratif.
Pour dire les choses autrement, je me sens très éloigné d’une peinture figurative actuelle se contentant de reproduire des images, n’apportant rien de plus qu’une photographie et jouant de surcroît sur une pseudo émotion picturale. On romanticise à outrance ce genre de peinture, ce qui est bien commode pour ne pas avoir à parler de ce que l’on y voit vraiment, le plus souvent pas grand chose. Je ne me sens pas plus proche de l’abstraction décorative à la mode, de celle qui transforme les avant-gardes en design.
Entre ces deux pôles qui dominent actuellement le marché de l’art, il y a tout un spectre de positions, très large, ouvert, fluctuant, qui m’intéresse et dont je me sens faire partie. J’ai d’ailleurs l’impression de partager mon idée de la peinture avec beaucoup d’artistes qui ne pratiquent pas la peinture. Je m’intéresse plus à des oeuvres qu’à des pratiques liées à un médium particulier. L’émotion picturale est une arnaque dès lors qu’elle est brandit comme une qualité intrinsèque de la peinture.



CD : Dans tes expositions précédentes, comme au Musée des Beaux-arts de Tourcoing (2005) ou à la Chapelle des Calvairiennes de Laval (Happy End, 2007), tu présentais tes peintures à l’intérieur d’une installation globale. Les expositions de cet hiver semblent revenir à une conception plus traditionnelle de la peinture quoiqu’elles dégagent un sens certain de la scénographie.

JBB : Je n’ai jamais cessé de faire des tableaux mais le hasard a voulu que, lors des trois dernières années, j’ai surtout montré des installations. Récemment, j’ai souhaité mettre plus en avant les tableaux, sans m’interdire d’utiliser un vocabulaire plus spectaculaire quand le lieu et les circonstances s’y prêtaient. Ceci dit, l’exposition est pour moi une création en soi, une sorte de méta-tableau.

CD : L’une des caractéristiques principales de ta peinture – l’une de ses signatures – est l’utilisation de lettres, de la graphie et du mot. Que t’apporte le langage de l’écriture dans le champ pictural ?

JBB : L’adresse. Je n’ai aucune affinité avec les lettres comme graphie. Je suis intéressé par le langage et la parole. Toute ma peinture est adressée à quelqu’un. J’ai eu du mal à trouver comment m’adresser à ce spectateur virtuel et comment clarifier mon propos. Les mots sont l’un de mes moyens pour y parvenir.
Ce que voient les spectateurs réels de mon travail, c’est une relation tripartite : moi et le tableau, le tableau et l’autre, moi et l’autre. Je suis confondu avec ma peinture et le spectateur se confond avec le destinataire de celle-ci. Ces rôles sont mouvants et tout est question de position. Selon les tableaux, je suis plus ou moins sincère, plus ou moins autobiographique, et ceux qui voient mes tableaux les reçoivent plus ou moins pour eux-mêmes ou pour quelqu’un d’autre.

CD : Est-ce que l’utilisation du langage te permet d’éviter l’écueil du premier degré, de retrouver justement une distanciation ?

JBB : Plus nécessairement aujourd’hui mais les mots sont arrivés sur ma peinture pour instaurer ce dialogue à trois, pour faire de la mise en scène en quelque sorte. Cela me permet effectivement de neutraliser le premier degré qui est le danger du genre de peinture que je pratique. Une peinture, disons, expressive.

CD : Conçois-tu la peinture comme un journal intime ou un média ?

JBB : Ma peinture est de l’ordre de ce qu’on appelle l’autofiction. Elle est donc journal et media. Et de ce côté, mon modèle est plus Marcel Proust que Christine Angot !

CD : Ton travail semble témoigner d’un devenir dégradé de la peinture, avec la présence de fonds dégradés, d’écritures hachées. L’apparence lisse, le soigné te font-ils peur ?

JBB : Ma peinture est instable et accidentée, nourrie d’hésitations et de recouvrements. Cela rentre dans l’histoire que je raconte, cela dit un état autant que les mots. J’ajouterais néanmoins que cet aspect rapide, jeté et épuisé est contrebalancé par toute une série de décisions enrichissant ma peinture pour la rendre plus séduisante : les couleurs éclatantes, l’élégance de certains traits, la composition...



CD : Dans les trois expositions de cet hiver, tes oeuvres présentent, comme souvent, des utilisations combinées du texte (slogan, expression personnelle, adresse émotionnelle). L’une d’entre elles, Century21, paraît singulière au regard des autres.

JBB : Pour les tableaux, j’utilise des mots et des phrases qui peuvent être compris à la fois comme récit personnel, slogan publicitaire et/ou parole de chanson universelle. Cette ambiguïté permet de ne se laisser enfermer ni par les mots ni par « l’expression d’un soi » ni, enfin, par une dénonciation de la saturation publicitaire, mais d’ironiser sur la critique politique comme sur l’expression romantique.
Quant à Century21, c’est un jeu de mot et une dérision. Dans cette œuvre, il y a cette forme aiguë, noire, agressive qui est aussi un abri de fortune (accrochée assez haut, on peut se mettre en dessous) et qui porte l’inscription « 21ème siècle ». Même l’universel – ce à quoi nous pouvons tous nous identifier, le temps dans lequel nous vivons tous et les espoirs que nous plaçons en l’avenir –, peut devenir logo et publicité, ici pour une agence immobilière multinationale. De plus, c’est un logo du vingtième siècle qui relève de l’anticipation, comme video 2000, et qui, du coup, est complètement ringard avant même d’avoir eu lieu. C’est caractéristique de notre époque qui cherche en permanence à aller plus vite et plus loin en se déconnectant de la réalité et du passage du temps. Je ne fais pas beaucoup d’œuvres dans ce genre, à partir d’objets trouvés, mais comme elle multiplie les entrées de lecture, elle me satisfait.

CD : Parlons des sculptures et des objets que tu as exposés dans le cadre du Arianne de Rothschild Art Prize. Les sculptures semblent vouloir exploiter la possibilité 360° de ce médium en présentant un caractère très éclaté ; les objets, eux, font l’objet d’un retour du réel et de la figuration par le biais du collage et de la présence du corps masculin. Quelle place tiennent-ils dans ton travail ?

JBB : Ces sculptures, lorsqu’elles sont présentées dans une exposition, agissent sur l’espace et deviennent comme un noeud central. Elles sont effectivement fragmentées, facettées, mais également compactes, ramassées, un peu comme des big-bang miniatures. Elles donnent une dimension particulière à tout ce qui les entoure, une possibilité de lecture différente, car leurs qualités s’appliquent aux tableaux accrochés à côté.
L’utilisation du collage, l’intégration d’images imprimées, me permet aussi d’enrichir le regard sur les tableaux. La dimension collage de ma peinture devient plus évidente ainsi. Ces images que j’intègre à mon travail sont comme les mots que j’utilise, à plusieurs dimensions : cliché et référence, publicité triviale et objet de désir intime, signe vide et idéal antique.

CD : Prends-tu la peinture au sérieux ? Beaucoup de tableaux semblent jouer avec la tradition et le sérieux de la peinture traditionnelle, avec la tradition de la Bad Painting aussi.

JBB : Je suis arrivé à la peinture par l’amour de la peinture et des peintres. Je voulais être Claude Monet, Nicolas de Staël, Pierre Soulages... Autant dire que ce qui m’a attiré dans la peinture, c’est le sérieux dans ce qu’il a de pire : l’héroïsme, le pathos, la mystique du geste et de l’inspiration… J’ai mis du temps à me débarrasser de tout ça.  Et je n’en suis pas encore débarrassé. Pour moi, la solution pour continuer de travailler en refusant d’être aveuglé par ce que je peins, sans pour autant devenir cynique, c’est de dégrader la surface, de jouer l’accidentel, de faire barrage avec des mots, de faire se battre au même endroit et au même moment calcul et perte.

CD : Tes sculptures sont globalement monochromes, noires et le thème de la vanité y est souvent présent. Ta peinture actuelle est assez sombre, macabre. Envisages-tu la mélancolie comme un facteur de création ?

JBB : Nous vivons dans un monde dur, injuste, cynique, et notre condition est douloureuse. J’ai du mal à me réjouir et à espérer facilement. Mon travail fait état de cette sorte de désillusion, de ce sentiment de perte et d’inquiétude. Mais créer c’est aussi faire comme si de rien n’était, c’est aussi une célébration.



Cet entretien a été réalisé durant le mois de novembre 2008 par e-mail, et retranscrit par Clément Dirié.
Il a été publié dans le numéro de janvier 2009 de Semaines, bimestriel pour l'art contemporain des Editions Analogues.

   
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