JEAN-BAPTISTE BERNADET



   
 
 
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"Je me rappelle avoir pensé qu'on vit instant par instant et que tous ces moments se fondent les uns dans les autres vers l'avant ou vers l'arrière, de sorte qu'on ne peut presque jamais en saisir un qui soit séparé des autres. Cette idée m'est apparue comme une pierre précieuse que j'ai tenue entre mon pouce et mon index et que j'ai soulevée vers la lumière du soleil, de telle façon que plein d'étincelles de lumière froide, bleue, blanche et dorée, en ont jailli."
Sous le règne de Bone, Russels Banks, Babel, 1995,


 


" C'était une fille d'environ vingt et un ans. Une petite mignonne d'une école mixte. Elle passe la nuit avec un homme marié. Rentre chez elle le lendemain, et raconte tout à son papa et à sa maman. Ne me demande pas pourquoi. Peut-être simplement pour leur mettre le nez dedans. Ils décident de lui flanquer une bonne leçon. Toute la famille part en voiture dans le désert, jusqu'à l'endroit que nous venons de passer. Tous les trois avec le chien de la fille. Papa ordonne à sa fille de creuser une petite tombe. Maman se met à quatre pattes pour retenir le chien. Quand la fille a fini de creuser, papa lui colle un calibre 22 dans les mains et lui dit d'abattre le chien. Scène de famille vraiment touchante. Ça ferait une belle illustration de calendrier d'étrennes, pour un mouvement religieux. La fille applique le pistolet sur sa tempe et se tue. Là, n'est-ce pas une belle saloperie d'histoire qui fait chaud au coeur ? Ça me redonne foi dans l'humanité.
- C'est bien le seul pays du monde qui ait une violence drôle, commentai-je.
- Et à ton avis, de quoi a-t-on accusé les parents ? Hein, à ton avis ? Allez, devine.
- Meurtre ?
- Meurtre, mon cul. Cruauté envers les animaux. Intention de tuer, mutiler ou blesser un foutu chien, ou menace d'être tué, mutilé ou blessé, ou préjudice annexe, pour ledit foutu chien. Ça m'en bouche un coin. Voilà le mort vivant de la fin."
Americana, Don De Lillo, ed. Actes Sud, 1971


 


" Tom étudia soigneusement le visage du jeune homme, comme s'il y décelait quelque chose qu'il n'y avait jamais vu. Quand vous aimez quelqu'un pendant des années et des années, vous perdez la notion de ce à quoi il ressemble pour le reste du monde. Puis un jour, même si c'est douloureux, vous écartez cette personne de vous et brusquement vous l'apercevez comme un étranger la voit. Mais parce que vous savez sur elle bien davantage que ce qu'un étranger pourra jamais savoir, vous prenez peur pour elle, de la même façon que vous auriez peur pour vous-même si vous découvriez en vous - comme vous le voyez en elle - que vous n'êtes pas tout à fait comme il faut, que vous n'êtes pas vraiment adapté à la place que le monde a essayé de vous faire."
Trailer Park, Russel Banks, ed. Babel